Autopsie, significations et symboliques du roman «Le médecin aliéné¹»: une herméneutique

Le médecin aliéné, chapitre:

AUTODAFÉ

La pensée du cercle dans LE MÉDECIN ALIÉNÉ | AUTODAFÉ
Photo de Brendan Stephens sur Unsplash

Autodafé, titre du chapitre, signifie littéralement «acte de foi» en portugais, mais renvoie historiquement aux bûchers de l’Inquisition, où étaient brûlés les livres hérétiques. Ici, le narrateur se livre à un autodafé de soi-même. Le titre rejoint l’intimation à brûler le livre du gardien de prison à la fin du chapitre précédent, DÉSÉQUILIBRE. Le chapitre entier est une réflexion sur l’écriture: le narrateur écrit dans l’écriture, il cite son propre manuscrit qu’il s’apprête à brûler, il parodie les salons du livre, démythifie la carrière d’auteur, sacralise l’acte d’écrire. Cette mise en abyme produit une tension entre l’impuissance créatrice et le désir d’absolu. Le geste final — brûler le manuscrit — est l’ultime acte littéraire, performé dans le texte même par le narrateur conscient de sa futilité.


«Le monde entier se tait lorsque j’écris.» L’écriture comme acte de création presque divine dans cette épigraphe: n’existe plus alors que le monde imaginaire de l’auteur.


La lettre de l’écrivaine est investie d’une symbolique maternelle: elle donne une vocation au médecin aliéné, l’invite à quitter la médecine (le corps, le réel) pour entrer dans la littérature (l’esprit, le mythe). Le don du billet pour le Salon du livre est une incitation au passage, comme un sésame initiatique. Cette scène fonctionne comme un baptême littéraire.


«Aires, j’avais acheté un exemplaire numéroté du Satyricon». Œuvre (fragmentaire) satirique et subversive de l’auteur latin Pétrone, datant du 1er siècle, souvent considérée comme le premier roman occidental. Le roman suit les errances et mésaventures d’Encolpe dans une société corrompue, luxurieuse et absurde. Le ton est burlesque, souvent obscène, mais aussi érudit et ironique. Le texte saute d’un fragment à l’autre, sans transition claire.


«Un personnage de cette œuvre du premier siècle rapporte qu’un sculpteur, Lysippe, est mort de faim en tentant d’atteindre la perfection pour une seule statue.» Lysippe est un sculpteur grec du 4e siècle av. J.-C. Il est considéré comme l’un des grands maîtres de la sculpture grecque classique, rendu célèbre dans le monde hellénistique par sa représentation d’Alexandre le Grand.


«Je craignais qu’en le déshabillant de sa coiffe, en tranchant à la guillotine les barbes de sa tête, en plantant mes aiguilles dans son dos, en y espaçant les nerfs et en le ligotant par des nœuds de tisserand, je lui ampute un morceau d’âme et je lui transperce le cœur.» Métaphore filée. Le livre est à la fois objet sacré, corps mort, relique, spectre, idole. L’angoisse du narrateur est celle de profaner l’œuvre, de ne pas être à la hauteur des anciens, de ne jamais écrire une œuvre achevée. D’où le parallèle avec Lysippe, mort de perfectionnisme.


«Il faut plus qu’un stagiaire du livre pour la découper, en coller la tranchefile et la recoudre à la vie.» Glissement de la reliure du livre au récit d’une histoire morte que l’on découpe, que l’on colle et que l’on recoud pour la rendre vivante: le travail et l’art de l’écriture.


«J’ai lu deux de vos livres quand j’étais au collège.» Ironie. Le narrateur distingue écriture et commerce, inspiration et carrière. La figure de Monsieur Tremblay, totem du succès littéraire institutionnalisé, est ambivalente.


«Une grosse business, l’industrie du livre, à voir ces vautours avec leur MBA qui se frottaient les mains en se promenant devant la concurrence.» Ironie. L’auteur du Médecin aliéné est lui-même diplômé d’un MBA des universités HEC et McGill. Au lieu d’une agora de l’esprit, on assiste au Salon du livre à une foire mercantile.


«Des miettes pour les auteurs.» Au Québec, les auteurs publiés à compte d’éditeur touchent un montant dérisoire de 10% du prix de vente. Le libraire empoche 40%, l’éditeur 30% et le distributeur 20%.


«Je pouvais écrire, puis me taire à jamais.» Pour le médecin aliéné, l’écriture n’est pas une profession, c’est une prise de parole, un message. Voir le chapitre LES MESSAGES. Le narrateur refuse la gloire et la vanité: son écriture est destinée à l’anonymat, à l’underground, voire au silence.


«Zeppelin libéré dans la voûte céleste par les nerfs de mes mains comme les cordes d’un pantin. Mais la montgolfière a pris feu, elle s’est crevée et s’est échouée dans l’océan.» Allusion au rêve de grandeur qui prend feu comme le Hindenburg.


«J’écrivais comme Vésale disséquait un cadavre. Mais j’ai vidé un poisson.» Vésale est un médecin et anatomiste flamand, considéré comme le père de l’anatomie moderne. Il réalise lui-même des dissections humaines, ce qui était encore peu courant chez les médecins à son époque. Vésale incarne le retour au corps, à l’observation directe, à l’expérience, rejetant l’autorité aveugle des textes anciens. Son œuvre majeure, De humani corporis fabrica libri septem («Les sept livres sur la structure du corps humain»), publiée en 1543, a révolutionné la connaissance anatomique en Europe.


«Mais j’ai créé, au mieux, une mouche.» Allusion au chapitre COMME LES MOUCHES DE RIOPELLE. Pour le médecin aliéné, son aboutissement comme écrivain est dérisoire. Sa création est minuscule, vaine, triviale.


Mots de l’écrivain Christian Mistral à l’auteur du Médecin aliéné: «N’oublie pas que tu es d’abord toubib.»


«J’écrivais pour rien.» Plusieurs sens au mot rien: sans objectif précis, sans rétribution, sans conséquence ou sans effet.


«Le monde du livre n’était pas le mien.» Sentiment d’être imposteur.


«Il songea en se souriant qu’il vivait comme un personnage de Dostoïevski.» Par exemple, Raskolnikov dans Crime et châtiment.


«Dans un livre, il s’appellerait Rhodovitch.» Mise en abyme de la narration avec un double du médecin aliéné. L’illustration de la couverture duMédecin aliéné est dessinée au fusain par Rhodovitch, patronyme à consonnance slave qui signifie «fils de Rhodes». Rhodes est un île frontière entre Orient et Occident, entre monde chrétien et monde musulman, un lieu de passage, de pèlerinage ou d’exil. L’île grecque était le site du Colosse de Rhodes, l’une des Sept Merveilles du monde antique. Il s’agissait d’une statue géante du dieu Hélios (dieu Soleil), qui aurait été détruite par un tremblement de terre vers 226 av. J.-C. (voir le commentaire au sujet d’Hélios au chapitre LE DOUTE HYPERBOLIQUE). En 1309, les Hospitaliers (Ordre de Saint-Jean de Jérusalem) s’y installent après avoir été chassés de la Terre sainte. Ils en font une forteresse chrétienne contre les Ottomans, y bâtissant d’imposantes murailles, des hôpitaux et des palais (comme le palais des Grands Maîtres). Rhodes devient un bastion de la Chrétienté en Orient jusqu’à sa prise par Soliman le Magnifique en 1522 après un long siège. Elle est sous occupation ottomane jusqu’en 1912, puis elle passe aux Italiens, et ensuite aux Grecs après la Seconde Guerre mondiale.


«Cette image suffit à lui faire renoncer au suicide pendant qu’il traversait la rue.» Le personnage du manuscrit (l’Homme) capte un instant d’instinct de survie féminin dans l’espace urbain. La femme cherche à se protéger, tandis qu’il cherche pour sa part une épiphanie existentielle. L’Homme est en quête d’une justification de son existence, mais ne la trouve ni dans le don, ni dans la morale, ni dans les mots — seulement dans une pulsion visuelle, éphémère et corporelle. Ce passage est ironique et pathétique: l’Homme projette tout le poids de son vide sur une femme anonyme et vulnérable, passant dans la rue. Il veut trouver du sens à sa vie dans un regard, un miracle dans la chair qui passe. Il y a là une critique de l’auto-illusion morale (don au mendiant pour se sentir pur), une dérision du romantisme existentiel (chercher une révélation dans une femme qui passe) et une tragi-comédie du salut (la vie ne tient qu’à un fil de nylon, un collant bleu).


«Son vagabondage le conduisit à une rue venteuse dans laquelle on voyait virevolter sur l’asphalte une centaine de pages déchirées d’un livre.» Une autre forme d’autodafé.


«Une page avait été repliée plusieurs fois et insérée dans une fente d’un mur de béton, comme au Mur des Lamentations.» Référence directe au Mur des Lamentations de Jérusalem, lieu sacré où des croyants juifs glissent des prières écrites dans les interstices du mur. Ce geste est une forme de confession silencieuse, d’adresse à une transcendance. Le mur de béton, dans le chapitre, est toutefois profane, moderne, urbain, froid. Le lieu est désacralisé, mais il y a rémanence du geste sacré. C’est un acte de foi dans un monde désenchanté.


«L’encre bleue du stylo s’était diffusée dans le papier par des gouttes d’eau.» Le personnage découvre un appel au secours ou à l’amour, ancien, oublié, rendu muet par le temps et les éléments. L’encre bleue (écriture humaine, intime) se dilue. La mémoire s’efface, le texte se dissout dans la matière, comme les souvenirs dans le temps. Les gouttes d’eau sont ambivalentes: elles peuvent être larmes, pluie ou passage du temps. Ce sont elles qui rendent les chiffres illisibles. Le monde réel efface le signe, le message est perdu entre intention et réception. Le lien ne peut plus être établi. La communication est rompue, irrécupérable. Le passage rappelle le chapitre LES MESSAGES.


«Les yeux de l’Homme nouveau ne pouvaient se maintenir sur la chaussée. Il observait son environnement en prenant conscience des infimes détails qui l’entouraient.» Ce passage décrit la perception transformatrice. Le personnage ne voit plus le monde de la même façon et cela le force à reconfigurer sa vision de lui-même, des autres et de la vie. Il devient «l’Homme nouveau», figure allégorique de l’initié, du poète ou du philosophe qui, à travers une errance ou une chute, accède à une conscience plus fine du réel.


«Il se penchait pour ramasser des sous noirs en examinant chaque fois l’année de sa mise en circulation. Chaque fois, il songeait à qui avait pu laisser tomber là ce rond de cuivre. Était-ce le fruit d’une négligence, d’un mépris pour cet objet de peu de valeur ou était-ce un vœu lancé derrière une épaule désolée?» Renvoie au chapitre Y CROYEZ-VOUS VRAIMENT?


«La pensée qui jonchait son esprit au moment où il apercevait l’objet numismatique prenait alors pour lui une importance symbolique. C’était un signe, une expansion gnostique, son destin.» L’Homme vit une expérience de réenchantement du monde, en lisant les signes.


«Comme le devin Calchas, l’Homme voyait des signes dans de petites choses.» Calchas est une figure de la mythologie grecque, un devin célèbre pour sa clairvoyance inspirée par Apollon. Il est réputé pour lire les signes des dieux, en particulier dans le vol des oiseaux ou l’inspection des entrailles. Calchas a un don tragique: il voit, mais il ne peut empêcher les malheurs.


«Son interprétation de ces signes, toutefois, était pour lui incertaine: il cherchait toujours d’autres signes pour confirmer les premiers, si bien qu’il demeurait sans cesse embourbé dans le doute.» Ce personnage, l’Homme, est un miroir du médecin aliéné: lui aussi veut tirer sens du chaos, mais échoue dans son herméneutique infinie.


«[L]e manuscrit que j’avais approché du petit feu». Écho à Kafka, qui demanda qu’on brûle ses manuscrits à sa mort. Le médecin aliéné est hanté par la tension entre la vocation et le commerce, entre l’inspiration et l’impuissance, entre l’acte créatif et la combustion du doute. Il se joue ici une tragédie de la création, avec pour bûcher final non seulement le manuscrit, mais le soi écrivant tout entier. C’est aussi un acte purificateur: il y a chez le médecin aliéné un refus conscient du bruit du monde, de l’industrie du livre, du commerce des mots.


«J’ai fait un avortement littéraire.» Le narrateur rejette une part de lui-même: l’écriture comme prolongement de soi est tuée dans l’œuf. C’est un renoncement et un auto-sabotage. Au lieu de publier, il détruit. L’avortement suggère l’impuissance créatrice, le fait de ne pas être à la hauteur de ses propres attentes, du modèle ancestral (le Satyricon, Lysippe) ou du rôle d’écrivain (sentiment d’imposteur). Comme dans les mythes anciens où l’on sacrifiait les premiers fruits ou les premiers enfants aux dieux, l’écrivain sacrifie son premier manuscrit sur l’autel de l’impossible perfection. Paradoxalement, le récit est sauvé et immortalisé dans le récit qu’en fait le médecin aliéné.

7 réponses

  1. […] est un miroir de l’avortement littéraire par autodafé du manuscrit du narrateur, au chapitre AUTODAFÉ, cette âme qu’il créera pour animer sa statuette au chapitre […]

  2. […] l’île de Rhodes? Voir les commentaires sur l’île de Rhodes et Rhodovitch aux chapitres AUTODAFÉ et LE DOUTE […]

  3. […] brisé (ou «comme un personnage de Dostoïevski», écrit-il dans son manuscrit au chapitre AUTODAFÉ). À la manière de Maïakovski, le narrateur use du langage pour hurler l’aliénation moderne et […]

  4. […] Comme un ordurier, le médecin aliéné recyclera un vieil exemplaire «vivant» du Satyricon au chapitre AUTODAFÉ. […]

  5. […] «[Q]ui a craché au sol après s’être raclé la gorge.» Allusion à l’Homme qui crache au sol en sortant du cinéma, au chapitre AUTODAFÉ. […]

  6. […] immortel» revient à plusieurs endroits dans le roman: aux chapitres SOLARIS, L’HÔTEL PORTATIF, AUTOFAFÉ («PAGES SUIVANTES») et LA TÊTE AUTOUR DE SOI. Le stylo est l’outil de l’écrivain, il […]

  7. […] immortel» revient à plusieurs endroits dans le roman: aux chapitres SOLARIS, L’HÔTEL PORTATIF, AUTOFAFÉ («PAGES SUIVANTES») et LA TÊTE AUTOUR DE SOI. Le stylo est l’outil de l’écrivain, il […]

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