Autopsie, significations et symboliques du roman «Le médecin aliéné¹»: une herméneutique

Le médecin aliéné, chapitre:

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La pensée du cercle dans LE MÉDECIN ALIÉNÉ | DÉSÉQUILIBRE

Photo de Yuu Khoang sur Unsplash

«Oui, tout est saint. Mais la sainteté est aussi une malédiction.» L’épigraphe du chapitre cite des phrases du sage centaure Chiron enseignées à Jason, encore enfant, dans le film Medea de Pasolini. Elle renvoie au titre du chapitre LA SAINTETÉ et au Chiron du chapitre LA TÊTE AUTOUR DE SOI. Fako Doumbia, dans ce présent chapitre, est une figure christique. Il parle seul dans un lieu abandonné, à une seule personne, comme un messie déchu. Son message est un évangile du doute et de la résilience.


Selon ce qu’a rapporté l’auteur du Médecin aliéné, Fako Doumbia serait le nom qui lui a été attribué par les habitants du village de Kabé, au Mali, durant un séjour initiatique dans une famille malienne alors qu’il était âgé de vingt ans. Il aurait été ainsi désigné d’après un homonyme décédé, réputé danseur de son vivant. Le futur auteur aurait été invité à livrer alors un discours devant le village malien rassemblé sous un arbre à palabres. Une photo de cet événement a été publiée par le philosophe et socioanthropologue Bruno Latour dans:

LATOUR, Bruno, «From Realpolitik to Dingpolitik or How to Make Things Public», dans Bruno Latour et al. (dir.), Making Things Public Atmospheres of Democracy, Cambridge, Mass. et London (MIT Press), ZKM Center for Art and Media in Karlsruhe, 2005, p. 22-23.


«On l’avait [l’église] démolie par la suite pour la remplacer par un immeuble à logements luxueux.» Il s’agit de l’église démolie au chapitre LE FRACASSEMENT D’UNE VITRE.


Le discours de Fako Doubia rapporté en verbatim est une tirade lyrique livrée à une seule personne, la même Cassandre qu’au chapitre LE FRACASSEMENT D’UNE VITRE; mais, publié sur Internet, il s’adresse en réalité à toutes les personnes qui se sentent brisées ou exclues des cadres normatifs contemporains et qui sont en quête de sens.


«À une autre époque, une foule serait venue m’écouter semer le doute dans les certitudes.» Allusion aux discours de prophètes. Le doute est la saine remise en question de ses croyances.


«Aujourd’hui, il n’y a plus d’échanges. L’arbre à palabres est déraciné.» Allusion à l’arbre à palabres comme celui de Kabé, au Mali, dont il est question dans un commentaire qui précède.


«On vit dans les cendres.» Sans les renaissances du Phénix. À la fin du chapitre, Fako Doumbia propose une renaissance: «Des cendres d’un livre peut naître un oiseau de papier pour faire la paix.» La paix avec soi-même et avec autrui. Allusion aux origamis d’Hiroshima qui deviennent un phénix, l’oiseau mythologique qui renaît constamment de ses cendres. Voir le commentaire au sujet de l’origami et d’Hiroshima au chapitre LES MESSAGES.


«Si tu as un compte Twitter, tu me comprendras, j’en suis sûr.» Ce réseau social est réputé pour ses chambres d’écho, lieux de positions campées, de manque de nuance, de jugements de valeurs, de fermeture souvent haineuse et rigide aux autres idées, ou de provocations.


«Tu n’es plus à l’intersection du monde.» La frontière entre vie et mort, entre le monde réel et l’au-delà, le seuil, tous les lieux traversés par le médecin aliéné dans le roman.


Fako Doubia, prêtre défroqué, est une figure prophétique.


«Va rechercher tes pierres précieuses». Rappelle la quête du Gem Hotel par le médecin aliéné du chapitre L’HÔTEL PORTARIF.


«[R]emets-les [les pierres précieuses] autour de tes doigts». Peut être interprété comme un encouragement à un nouveau mariage, un nouvel amour, une nouvelle promesse.


«[P]ends-les [les pierres précieuses] à tes oreilles». Allusion aux femmes représentées sur les stèles palmyréniennes ou les portraits du Fayoum décrits au chapitre PÉRIPATHÉTIQUE. Ici, Fako Doumbia invite à ne plus être une stèle ou un sarcophage, donc à revivre.


«Mets-toi à créer de tes paumes.» La création comme nouvelle forme de vie. À l’image de celle du médecin aliéné qui crée sa statuette de Pandore, son livre et ses dessins au fusain.


«À partir de ce jour, n’écoute plus les vendeurs de scandales et de révolutions, les agitateurs en tous genres, les meneurs de foule, ils savent bien nous parler.» Allusions aux médias, aux rhéteurs et sophistes, aux révolutionnaires et aux politiciens, tous dénoncés par le médecin aliéné dans le roman, notamment aux chapitres OCCUPATION, LE RÈGNE DE LA PEUR MULTIFORME et LE FRACASSEMENT D’UNE VITRE.


«Ils savent nous faire cesser de manger notre soupe jusqu’à ce qu’elle devienne froide.» Ils nous éloignent de la jouissance de la vie concrète, des plaisirs quotidiens, jusqu’à ce qu’il soit trop tard.


«Écoute bien, je vais te crier un secret :On se baigne toujours dans le même fleuve de l’ignorance.» Subversion du «on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve» du philosophe présocratique Héraclite d’Éphèse, pour qui «tout passe».


«Quand tous autour s’accordent à penser la même chose, éloigne-toi et doute.» La certitude est une ignorance. Le doute comme philosophie rejoint la double ignorance socratique et le doute hyperbolique de Descartes.


«Doute surtout de ta propre pensée.» Comme les pensées extrémistes, le paranoïde délirant ne doute pas de sa pensée, il est ignorant, il est malade.


«Des mains que tu prendras et que tu aimeras quand tu reconnaîtras leur chaleur.» Des personnes de confiance, aidantes ou aimantes. Accepter leur aide permet une voie de sortie.


«Tu dois regarder où tu marcheras et tu verras.» Les signes oraculaires, les prophètes passagers et les miracles sont sur notre chemin pour nous guider à travers le monde des ombres, si on sait les voir et les interpréter pour s’en sortir.


«Regarde bien même la nuit.» Rejoint le chapitre S’ÉTEND LE PASSÉ, LOIN EN NOS SOLITUDES: «La lucidité est une affaire de nuit. La nuit, le peu qui est éclairé gagne le droit d’être perçu en totalité.» Aussi, par double sens, la nuit intérieure.


«Pardonne à ceux qui t’accuseront d’abandonner la réalité». Les médecins, entre autres. Référence aux médecins du bimaristan du «CONTE DU BANQUET SECRET, DU PRINCE ET DU VOLEUR» dans le chapitre LA TÊTE AUTOUR DE SOI.


«[Q]uand tu te protégeras derrière tes yeux.» Le délire et le retrait en soi sont des mécanismes de défense psychotiques.


«Il faut encore des mythes contre le néant.» Allusion à Chiron, qui écrit un mythe comme remède, dans le «RÉCIT ANCIEN D’ULYSSE DESCENDU AUX ENFERS» au chapitre LE TÊTE AUTOUR DE SOI.


«Eux ne savent pas, ils n’ont pas encore appris qu’ils ne le savaient pas, ils n’ont même pas encore été philosophes.» Subversion de la double ignorance socratique. Rejoint le «RÉCIT DU GARDIEN DE PRISON» et son passage sur les médecins au chapitre LA SAINTETÉ.


«Oui, à bien considérer leurs critères, nous sommes anormaux et troublés». Ceux du DSM, le Diagnostic and Statistical Manual de psychiatrie, la «bible de l’âme», voir le chapitre UN VIADUC FISSURÉ.


«C’est le feu même qu’ils ont déclaré maladie.» Dans d’autres époques, ces malades mentaux seraient des prophètes ou des saints. Allusion à l’auréole de sainteté sur les représentations religieuses anciennes, et à la sensation d’illumination ressentie par le médecin aliéné au chapitre Y CROYEZ-VOUS VRAIMENT?: «On aurait dit qu’un phénomène m’avait auréolé comme un saint sur les dessins antiques ou qu’une langue de feu avait léché mon front.»


«Tu pourras encore aller voir un médecin si tu es trop éblouie, si tu as peur ou si tu crois avoir perdu la vue. Ne t’arrache pas les yeux, car le médecin peut soulager la souffrance.» La médecine n’est pas rejetée. Même si le médecin est ignorant par ses certitudes ou son manque de philosophie, il peut aider à soulager la souffrance pour qui en a besoin et pour peu qu’il soit empathique. La médication est utile. Si la souffrance émotionnelle est trop forte, mieux vaut consulter le médecin pour être soulagé que se mutiler ou se suicider.


«Le médecin peut voir la réalité les yeux fermés, lorsqu’il réussit à avoir beaucoup d’yeux, beaucoup de mains et beaucoup d’oreilles, par tous les yeux, toutes les mains et toutes les oreilles de ceux qu’il soigne.» Il comprend la souffrance en la côtoyant de près, par l’expérience. Il en est témoin direct.


«Car il [le médecin] connaît où se trouve le talon chez l’homme et chez la femme.» Allusion au talon d’Achille, le point faible.


«Et le médecin sait que, parfois, il vaut mieux laisser mourir ou aider à mourir.» Allusion à l’aide médicale à mourir, analogue à la demande de retrait d’immortalité de Chiron à Zeus pour ne plus souffrir éternellement du poison, dans le «RÉCIT ANCIEN D’ULYSSE DESCENDU AUX ENFERS» au chapitre LA TÊTE AUTOUR DE SOI.


«Tel est mon seul commandement, celui qui remplace tous les autres et qui scelle l’amour éternel.» Subversion des dix commandements de Moïse et du «commandement nouveau» de Jésus («Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés»).


«Maintenant, va apporter la bonne nouvelle.» Subversion de la «bonne nouvelle» du Nouveau Testament.


«Tu connais l’homme maintenant. Tu peux le créer toi-même» L’initiation est terminée. «L’homme», au sens d’humain, le soi-même et l’autre, à créer ou recréer. Comme le médecin aliéné a créé Pandore, comme tous les personnages du livre.


«Tu vois ce livre qui est posé par terre sous la patte de table, pour l’équilibrer.» Cela fait écho aux propos de Guilherme sur l’utilité du livre du gardien de prison pour équilibrer une table au chapitre LA SAINTETÉ («Son manuscrit est tout juste bon à servir de sous-patte à une table déséquilibrée.»)


«N’aie pas peur du déséquilibre, prends ce livre dans tes mains, va et brûle-le.» Fako Doumbia encourage Cassandre à l’autodafé du livre et du délire du gardien de prison, symboliquement de l’expérience de la psychose. Elle accomplit cet autodafé au chapitre LE FRACASSEMENT D’UNE VITRE. Le chapitre qui suit s’intitule AUTODAFÉ, mais cette fois, c’est le médecin aliéné qui brûle son propre livre.


«L’auteur est un agent correctionnel qui a perdu la raison au contact d’un détenu.» Le discours du gardien de prison, tel qu’exposé au chapitre LA SAINTETÉ, est perçu comme une folie délirante, contaminé psychiquement par le détenu-écrivain dont il est question dans ce chapitre.

12 réponses

  1. […] un symptôme de la maladie bipolaire. C’est un prélude au discours de Fako Doubia au chapitre DÉSÉQUILIBRE. On y lit une mise en garde contre le conformisme psychiatrique ou social qui pathologise les […]

  2. […] tes mains, j’ai voulu t’ébranler.»), et le discours de Fako Doumbia à Cassandre au chapitre DÉSÉQUILIBRE («N’aie pas peur du déséquilibre, prends ce livre dans tes […]

  3. […] titre du chapitre renvoie à l’épigraphe du chapitre DÉSÉQUILIBRE, où sont citées les paroles du centaure Chiron dans une scène du film Medea, de […]

  4. […] de réflexion et du doute. Cette idée sera reprise par le discours de Fako Doumbia au chapitre DÉSÉQUILIBRE («Quand tous autour s’accordent à penser la même chose, éloigne-toi et doute») et au […]

  5. […] Le texte humanise la médecine et donne une dignité sacrée au corps souffrant. Il rejoint le discours de Fako Doumbia sur les médecins au chapitre DÉSÉQUILIBRE. […]

  6. […] «Le respect envers les médecins était chose du passé, mais je ne devais pas m’en vexer, cette ingratitude était généralisée dans toute la société.» L’ingratitude généralisée et le manque de respect dans la société rejoignent l’idée de la haine omniprésente mentionnée aux chapitres 1002E, 1003E, 1004E NUITS et DÉSÉQUILIBRE. […]

  7. […] qu’à «des conférences de quartier qui n’intéressaient personne»: on y verra, au chapitre DÉSÉQUILIBRE, que Cassandre a assisté, seule dans cette église, à une telle conférence avant sa […]

  8. […] titre est un rappel de l’épigraphe du chapitre DÉSÉQUILIBRE («Oui, tout est saint. Mais la sainteté est aussi une malédiction.»), citant Paolo Pasolini, […]

  9. […] Le titre du chapitre reprend le concept philosophique de René Descartes, voir les commentaires à ce sujet aux chapitres Y CROYEZ-VOUS VRAIMENT?, SOLARIS et DÉSÉQUILIBRE. […]

  10. […] «J’ai consulté le Programme d’aide aux médecins.» Le médecin aliéné se résigne, il accepte l’aide de ses pairs pour soigner sa souffrance. Il ne rejette pas la médecine. Cette action rejoint le discours de Fako Doumbia au chapitre DÉSÉQUILIBRE. […]

  11. […] «[C]e monde qui rapetissait sans cesse et qui devenait plus intolérant et haineux jour après jour.» On repense aux propos de Fako Doubia au sujet du réseau social Twitter, dans le chapitre DÉSÉQUILIBRE. […]

  12. […] «N’oublie jamais qu’il y a plus grand que toi, respecte les autres, respecte l’inconnu et ne cherche pas à tout savoir. Cherche seulement à te comprendre.» Ce passage rejoint le discours de Fako Doumbia au chapitre DÉSÉQUILIBRE. […]

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