
Le titre du chapitre reprend le concept philosophique de René Descartes, voir les commentaires à ce sujet aux chapitres Y CROYEZ-VOUS VRAIMENT?, SOLARIS et DÉSÉQUILIBRE.
«Son sommeil était troublé par les fantômes d’Hespérie. — Constantin Cavafis». Constantin Cavafis, cité dans cette épigraphe, est un poète gréco-égyptien d’Alexandrie du 20e siècle, qui fréquentait le Café Pastroudis dont il est question au chapitre LA TÊTE AUTOUR DE SOI. Son style est empreint de sous-entendus, d’ellipses, de double sens et d’ironie douce, lucide. Dans la mythologie grecque, la Terre des Hespérides est un jardin merveilleux situé aux confins occidentaux du monde connu, souvent associé au couchant, au crépuscule, à l’ultime. Les Hespérides sont des nymphes du soir qui gardent les pommes d’or offertes par Gaïa à Héra lors de ses noces avec Zeus. Ces pommes d’or, gardées par Ladon, un dragon immortel à cent têtes (ou un serpent géant), sont des fruits merveilleux dotés de vertus d’immortalité ou de beauté divine. Elles sont le symbole de l’éternité, du désir interdit (elles seront volées par Héraclès dans son 11ᵉ travail), de la connaissance inaccessible, de tentation, comme la pomme biblique. Cette épigraphe évoque les formes persistantes d’un passé ou d’un idéal qui revient hanter le médecin aliéné. Ces fantômes troublent le sommeil, hanté par un ailleurs, une perte, un souvenir qu’on ne peut apaiser.
«Il faisait noir, l’air était humide. La neige s’était étendue au sol comme un grand tapis lumineux.» L’oxymore visuel entre noir et lumineux (nuit/neige) fait émerger une ambiance onirique, une blancheur spectrale dans la nuit.
«Je marchais dans ces neurones entremêlés comme un neurotransmetteur, comme une pensée.» La métaphore neurologique traduit un renversement: le paysage n’est plus extérieur, il devient un cerveau, une matérialisation de la pensée. La marche devient traversée mentale, le déplacement dans le décor devient circulation dans un réseau synaptique.
«D’une ruelle est sorti un homme au capuchon noir». Allusion au «J’étais devenu comme un homme au capuchon que l’on croise dans une ruelle», au chapitre Y CROYEZ-VOUS VRAIMENT?
«[Q]ui a craché au sol après s’être raclé la gorge.» Allusion à l’Homme qui crache au sol en sortant du cinéma, au chapitre AUTODAFÉ.
«Il transportait un seau pour plâtrer des murs.» Allusion aux nombreux murs fissurés, décrépits, graffités, jaunis, etc. cités dans le Médecin aliéné.
«Je me tenais debout devant la haute fenêtre qui formait un demi-cercle.» Allusion à la silhouette dans la fenêtre en demi-lune d’un hôtel que regarde le narrateur au chapitre S’ÉTEND LE PASSÉ, LOIN EN NOS SOLITUDES. Le médecin aliéné est devenu cet homme par une mise en abyme. Le demi-cercle de la fenêtre évoque un œil, une lucarne sur le néant.
«Je me suis demandé si ceux qui se défenestraient ressentaient de la peur ou de l’indifférence juste avant de se jeter dans le vide.» Allusion au cauchemar du médecin aliéné au chapitre 1002E, 1003E, 1004E NUITS, inspiré du saut d’Empédocle dans un volcan. Le vertige est ontologique autant que physique. La question de la chute libre revient comme une métaphore du lâcher-prise mental.
«Je venais d’apercevoir des clients dans les chambres dont les rideaux étaient ouverts. Avec de la chance, j’assisterais à des scènes sexuelles. Dans une chambre, je voyais trois jeunes femmes asiatiques. Deux étaient assises sur un lit, chacune plongée dans son téléphone. La troisième sortait des vêtements d’une valise et les empilait sur une table. Elles étaient habillées en tenue de jogging. Le spectacle était sans intérêt. J’ai fermé mon rideau et j’ai allumé la télévision». L’alternance entre contemplation extérieure (ville, fenêtre, neige) et implosion intérieure crée un contraste saisissant. Le désir de voir (autrui, la réalité, l’intime) ne débouche que sur le vide, la platitude ou l’ennui. Le voyeurisme est déçu, comme si le réel n’avait plus de densité ni de mystère. L’observation devient un symptôme d’anéantissement du sens, tout comme la télévision: bruit de fond d’un monde malade.
«Aux nouvelles, le président d’une démocratie était un psychopathe approuvé par soixante-douze millions de citoyens, un nombre record. Rien n’allait bien dans le monde. Toutes les chaînes de télé fabriquaient de l’angoisse et de la haine. J’ai éteint le brasier en fermant la télé. Je me suis demandé comment ceux qui avaient des enfants arrivaient à les éduquer parmi les ombres.» Allusion voilée à l’élection de Donald Trump aux États-Unis en 2016. Le texte interroge en creux la possibilité d’une transcendance dans un monde en ruine (président psychopathe, chaos médiatique, violence des réalités politiques).
«Il faut aux enfants de la lumière et du rire. Et l’inverse aussi. Il faut, pour chasser l’ombre, la lumière et le rire des enfants.» Autre exemple de l’enfance comme solution. Prélude du dernier chapitre, LE PASSÉ EST UN PROLOGUE.
«La neige allait faire briller tout ça. C’était bientôt le temps du père Noël.» L’illusion temporaire collective de la générosité, de la paix et du bonheur.
«Plus je pensais, plus ma pensée montait en cercles comme un vent en spirale, comme un cône jusqu’à former une tornade, un cyclone dans ma tête.» Allusion au chapitre précédent, LA PENSÉE DU CERCLE. La syntaxe est de plus en plus cyclique, mimant le mouvement du doute.
«J’étais incapable de me sortir de cette spirale.» La pensée du narrateur devient un cyclone ascensionnel, qui le coupe du monde, de la réalité et de ses affects. Il s’agit d’un doute hyperbolique au sens propre cartésien, mais vidé de son efficacité méthodique — il ne mène pas à la vérité, mais à l’impuissance, à l’effondrement. Le doute devient ici une pathologie du cogito, une machine qui détruit ses propres fondations en les suractivant.
«Je sentais la peur qui se gonflait en moi comme un crescendo, comme un Boléro de Ravel». Le Bolero de Ravel ne contient qu’une seule phrase musicale, répétée sans variation harmonique, mais orchestrée progressivement. Le thème est joué 18 fois, toujours identique dans sa structure mélodique. Le crescendo est ininterrompu, jusqu’à un point de rupture final, où un changement de tonalité inattendu interrompt brutalement la répétition. Le Boléro devient dans ce chapitre une métaphore du doute amplifié, de la montée rythmée vers une forme de crise ou d’explosion mentale.
«Au téléphone, mon père demeurait calme, rassurant, aidant. Sa voix me faisait du bien comme un soleil ardent.» Le père, salvateur, radieux, possède l’attribut du rayonnement rappelant celui d’Helios. Voir l’autre manifestation solaire du père dans le chapitre COMME DANS L’AVION et la place du soleil dans le conte pour enfants crée par le père-démiurge du médecin aliéné au chapitre 1002E, 1003E, 1004E NUITS. Au chapitre AUTODAFÉ, le narrateur s’identifie à Rhodovitch, signifiant «fils de Rhodes», l’île du dieu Hélios. Dans la mythologie grecque, le fils d’Hélios est Phaéton (signifie «brillant»). Il est foudroyé à mort par Zeus après avoir emprunté le char solaire de son père et embrasé accidentellement la terre et le ciel, laissant une trace de ce feu au ciel: la Voie lactée. Son corps chute ensuite dans le fleuve Éridan, là où se couche le soleil, au-delà des Hespérides dont il est question dans l’épigraphe, symbole de limite, de transition entre le monde des vivants et des morts, ou de châtiment cosmique.
«Je vais prendre le premier vol, ce sera plus rapide qu’en voiture.» Solaire, le père du médecin aliéné voyage dans l’air.
«Non, pas l’hôpital, ils ne comprendront pas.» Allusion au discours sur les médecins du gardien de prison, au chapitre LA SAINTETÉ, et de celui de Fako Doumbia, au chapitre DÉSÉQUILIBRE, ainsi qu’à la critique par le médecin aliéné au chapitre UN VIADUC FISSURÉ.
«Guilherme est arrivé moins d’une heure plus tard.» Le prénom Guilherme, portugais, mais d’origine germanique, signifie «volonté de protéger». Il agit en ami protecteur auprès du médecin aliéné. L’appel à Guilherme révèle la nécessité du lien humain face au gouffre intérieur.
«En attendant l’effet du médicament, j’ai utilisé la clé de Descartes pour redescendre la spirale du doute. Je doutais, donc j’existais.» Allusion au «Je pense, donc je suis» (cogito, ergo sum) du philosophe René Descartes.
«Même si je ne reconnaissais plus rien de l’Univers, même si j’étais seul dans le gouffre du doute, j’existais, je vivais.» Le texte renverse la méthode cartésienne: le doute n’est plus libérateur, mais piège infernal, sauf si l’on remonte à l’acte fondateur du cogito. Le narrateur tente de s’en sauver en se rappelant que penser, c’est être, mais dans une situation de crise, cela ne suffit plus à lui rendre la paix.
«Papa, est-ce que tu es Dieu?» L’appel au père, figure de Dieu créateur, exprime une tentative de retour à l’origine, à une certitude fondatrice. Ce texte est un récit d’effondrement mental, mais aussi une méditation métaphysique sur la condition humaine contemporaine: surstimulée, informée à outrance, mais désorientée, en perte de sens, à la recherche d’un appui — Dieu, parent, ami — dans un monde désenchanté. Le doute y est à la fois le symptôme d’une intelligence vive et le poison d’une conscience sans ancrage. Le titre «Le doute hyperbolique» fonctionne alors comme un oxymore tragique: ce qui devait être méthode devient délire; ce qui devait affranchir détruit. Seule la voix chaude du père et l’intervention amicale permettent une forme de retour à soi — non pas une guérison, mais une pause salvatrice dans la tempête de l’être.
«Je me suis endormi d’épuisement dans le lit confortable de ma chambre d’hôtel.» Rappel du passage sur le confort de la civière comparé à celui du lit, mentionné au chapitre DE L’EXISTENCE DE DIEU, et aussi celui sur le lit confortable du Gem Hotel au chapitre L’HÔTEL PORTATIF.
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